Les films bien-aimes
de nos spectateurs

LAURENT DOLET
LAURENT EST UN ÉRUDIT DES MOTS ET DES IMAGES,
SPÉCIALISTE ÈS MYTHES, ENTRE AUTRES TALENTS.
Son plus gros dada : les films d’Hollywood. Mais il s’exprime aussi sur le reste !

 

MUD
de Jeff Nichols (2013)
mudParcours initiatique de deux gamins sur les bords du Mississipi, soudain admiratifs d’un paumé en cavale, Mud alias Matthew McConnaughey, bluffant, aussi attirant que dangereux. A son contact, ils mûrissent et découvrent que rien dans la vie n’est tout blanc ni tout noir mais plutôt aussi beige que la vase du fleuve omniprésent, porteur de vie comme de mort pour les populations qui survivent tant bien que mal dans ses bayous. Les
rapports humains sont âpres. On rêve de bateau, de filles… Les sexes se désirent
et se confrontent mais ne se comprennent pas. Dans l’indifférence du « vieil
homme fleuve », l’Old man river, on s’invente des histoires auxquelles on s’efforce de croire pour se donner la force d’espérer. Eau de vie ou de mort ? Le « père des eaux »
serpente entre marais et écueils pour retourner au bouillonnement primordial…
Le lieu où sombrent les rêves perdus peut-il porter la rédemption pour qui y
croit vraiment ?
                                                                                                                   JOSHUA TREE 1951 : A PORTRAIT OF JAMES DEAN
de Matthew Mishory (2012)
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Près de 60 ans après sa disparition, James Dean demeure une icône. Découvrons sa part de lumière et d’ombre, loin de l’imagerie trop lisse des posters ! En 1951, le jeune homme en quête de notoriété est encore à la veille de la gloire… et de la mort qui le frappera peu après. En errance avec son colocataire et une jeune starlette (tous deux épris de lui) dans le désert de Joshua Tree, il évoque ses idéaux et ses compromissions. L’occasion d’une plongée dans l’atmosphère hollywoodienne des fifties, d’un esthétisme très léché rappelant Single Man de Tom Ford. Outre sa bisexualité explicitement exposée, ses questionnements et ses aspirations, le film évoque son intérêt pour la fameuse « Méthode » de l’Actor’s studio, ainsi que sa fascination pour le Petit Prince de Saint-Exupéry, comme lui bel enfant blond en quête de sens, descendu sur terre pour nous illuminer de sa présence avant de disparaître dans le désert en un éclair fulgurant. On prête à James Dean cette philosophie : « Rêvez comme si vous deviez mourir demain, vivez comme si vous deviez mourir aujourd’hui. » Il faut y ajouter celle du Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible aux yeux. » On connaissait les trois films de sa courte carrière (A l’est d’Eden, La fureur de vivre, Géant). Sa légende s’étoffe de ce beau tribut contemplatif, introspectif et hypnotique de Matthew Mishory, inspiré par la biographie sulfureuse de Paul Alexander. L’occasion de découvrir aussi l’interprétation magistrale du beau Robert Preston, complètement crédible dans ce rôle difficile d’une idole de tant de générations…
                                                                                                                      INDIA SONG
de Marguerite Duras (1975)
india song India Song, on adore ou on ne supporte pas. Comme le climat de l’Inde… Et pourtant… C’est un chant, un envoûtement… C’est quitter les chemins balisés pour un autre monde, entre le parc et le salons de l’ambassade de France à Calcutta… où Delphine Seyrig et sa cour de jeunes gens traînent leur ennui dans la chaleur moite et trop lourde… Il faut vivre India Song en se laissant porter comme par une mélodie ou un poème… et ne surtout pas attendre une construction classique ! Car les personnages mettent du temps à investir le cadre, bien après leur voix fantomatique… Alors, si on est réceptif, on pénètre dans une dimension fantastique… Entraîné par la musique de bals d’un temps révolu, on sirote comme une liqueur le phrasé unique de Delphine Seyrig murmurant la prose de Duras : « J’aimerais être à votre place… arriver aux Indes à l’époque de la mousson… Vous savez, ça n’est ni facile ni difficile de vivre aux Indes… Ca n’est rien, non, rien.
–          Vous voulez dire que c’est impossible ? interroge Mathieu Carrière, jeune attaché d’ambassade fraîchement débarqué à Calcutta.
–          Oui mais dans un sens tel que c’en est une simplification, vous comprenez ? poursuit la belle éthérée.
Michael Lonsdale, vice-consul de France à Lahore, a cessé de s’inquiéter. Il ne tire plus sur les lépreux des jardins de Shalimar ni sur les miroirs qui l’observent et n’a plus d’yeux que pour la femme de l’ambassadeur. Il répète comme une litanie Son nom de Venise dans Calcutta désert… Et puis il fait si chaud, si humide… et la mendiante qui ne cesse de chanter parmi les végétaux luxuriants au bord du fleuve… Tout cela pourrait mal finir. « Cela arrive parfois… Mais ça n’a peut-être pas la gravité qu’on dit ?… »
                                                                                                                    LA NUIT DE L’IGUANE
de John Huston (1964)
la nuit de l'iguaneRencontre au sommet de la dramaturgie interlope de Tennessee Williams et de l’univers désabusé de John Huston… Au sommet oui, celui d’une colline luxuriante d’Amérique du sud surplombant un bras de mer infesté de requins. Là, au bout du monde, trône l’hôtel sur pilotis d’une Ava Gardner ayant déjà bien vécu, entourée de ses beach-boys sexy et dénudés. Vont s’y retrouver pour une nuit agitée un Richard Burton au bout du rouleau, ancien prêtre défroqué amateur de nymphettes, une Déborah Kerr vieille fille artiste et philosophe « globe-trotteuse » et la jeune Sue Lyon (Lolita de Kubrick) en chaleur. La nuit approche, torride. L’orage gronde, les indigènes ont attaché un iguane à un palmier pour le manger et Burton en pleine crise de délire mystique se retrouve pareillement ligoté sur un hamac… Lolita affole tous les mâles, Déborah prétend que sa poudre de pavot peut exorciser les démons mais Ava a une irrépressible envie de bain de minuit. La comédie humaine peut commencer ! Sans doute l’un des films les plus poignants du cinéma : on en ressort amusé et ému, épuisé et rasséréné avec un supplément d’âme…
                                                                                                                   LES AILES DU DESIR
de Wim Wenders

les_ailes_du_desirLe ciel au-dessus de Berlin. Tel est le titre original de ce très beau film de Wim Wenders qui charma la critique et le public en 1987. Une vue de la Terre et du quotidien des hommes depuis le ciel ou plutôt ses représentants. Car les Anges sont parmi nous. Dotés d’une patience et d’une sollicitude infinies, ils parcourent nos villes, nos jardins et nos maisons, observent nos faits et gestes, écoutent nos pensées les plus intimes… interviennent à l’occasion pour donner un coup de pouce. L’un d’entre eux, formidable Bruno Ganz, de plus en plus touché par les humains, sent croître en lui un sentiment pour une mortelle, une jolie trapéziste interprétée par Solveig Dommartin. Entre l’Ange descendu du ciel et la belle dont la grâce semble échapper à la pesanteur terrestre, une histoire d’amour est-elle possible ? Sur des images d’une beauté irréelle et une bande son magnifique, par le jeu d’acteurs émouvants sans jamais tomber dans le pathos, Wim Wenders nous offre une œuvre contemplative et éthérée pourtant non dénuée d’humour….Un chef d’œuvre équilibriste en clair-obscur porteur d’un supplément d’âme, une réconciliation entre le ciel et la terre, préfigurant celle de l’est et de l’ouest. Mention spéciale pour Peter Falk, dans son propre rôle ou presque, celui d’un ange reconverti en acteur…

 

COFFRET DE L’OEUVRE DE JACQUES DEMY

coffret_demyQuel bonheur de disposer enfin de l’œuvre intégrale du nantais Jacques Demy. Bien-sûr, on pense à l’univers enchanté (« en-chanté ») de ses films musicaux doux-amers, des Parapluies de Cherbourg à Peau d’âne, en passant par les jouissives Demoiselles de Rochefort, plaisirs intemporels de plusieurs générations, astucieux mariage de la comédie musicale hollywoodienne et de l’esprit français. Mais on oublie souvent que l’univers de Demy est celui d’un homme engagé et généreux, peuplé de personnages aux limites du politiquement correct, où le merveilleux côtoie le trivial. Une vaste comédie humaine où l’effeuilleuse Lola ou la travestie Lady Oscar croisent fées jalouses, maris enceints, pères incestueux, marins interlopes, ouvriers en grève ou bourgeoise nantaise traversant le passage Pommeraie nue sous son vison : derrière les paillettes et la magie, d’Edith de Nantes à Orphée de Bercy, toute une galerie de marginaux fantasques et magnifiques, croqués toujours avec ironie mais jamais sans tendresse. Quant aux nantais, ils y retrouvent avec bonheur une nouvelle oeuvre originale inspirée par leur chère cité, succédant dignement aux aventures rêvées de Jules Verne ou aux délires des Surréalistes.

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